Œdipe et le Sphinx, François-Émile Ehrmann (1903)

Sophocle et Euripide décrivent la Sphinge comme chantant en vers, et M. Delcourt l’apparente aux Sirènes qui fascinaient les hommes par leur mélodie et se jetaient du haut de leur rocher si elles ne parvenaient pas à les ensorceler.

Imprudent ! Personne à Thèbes n’a survécu à la Sphinge…

Crois-tu mieux savoir que les autres ?

Penses-tu échapper à son pouvoir de fascination ? Mais tu n’es qu’un petit ange livré au déchaînement des forces célestes et infernales, une libellule que l’on plonge au fond de la piscine, un oisillon, sortit de sa coquille, bientôt écrasé par un rouleau compresseur !

Tous ici, à Thèbes, se sont soumis à la loi, tous placardent leurs soumissions « genre on s’en fout », et punissent celles et ceux qui n’obéissent pas à l’injonction du sacrifice du sujet.

Tu n’es pas encore mort, crois-tu, petit couillon, mais c’est qu’elle joue avec les hommes comme les chats avec une souris !

Oedipe et le Sphinx, Gustave Moreau 1864

La Sphinge

Composée d’une tête de femme, d’un corps de lion et dotée des ailes d’un aigle, cette créature semait la terreur sur Thèbes en dévorant tous ceux qui ne résolvaient pas ses énigmes. Sa monstrueuse anatomie mélange animalité et indifférenciation sexuelle. Incarnation du déni de l’hétérosexualité, polymorphe, son pouvoir fascine et perd les hommes qui ne différencient ni l’essence du masculin du féminin, ni les générations les unes des autres. Une variante mythologique prétend que la Sphinge serait une fille bâtarde de Laïos, une demi-sœur d’Œdipe. À la manière de Laïos, elle afflige ses victimes de sa propre misère intérieure.

Elle soumet les thébains à la question, ou à ses énigmes, et les tue, incapables qu’ils sont d’y répondre. Fléau infernal qui prend toute la ville en otage et exige qu’on lui sacrifie sa jeunesse, elle est une « horrible chanteuse » au langage obscur, au chant maléfique.

Pour Thierry Petit, la Sphinge et les Sphinx sont aussi des gardiens qui interdisent l’accès à l’arbre de vie. « Le plus souvent leur présence héraldique autour de ce symbole vitaliste est l’indication implicite mais évidente qu’ils en autorisent l’accès, soit aux défunts (sur les stèles funéraires), soit aux héros (dans le cas des « sphinx héroïques »). Exceptionnels sont les exemples où ils sont dépêchés pour l’interdire. Ces occurrences méritent d’autant plus qu’on s’y attarde et qu’on les compare. À ma connaissance, elles sont seulement au nombre de deux. Dans la Genèse, les Chérubins (i.e. des sphinx, sans doute au nombre de deux selon les parallèles iconographiques) sont placés devant le jardin d’Eden pour interdire au couple fautif l’accès à l’Arbre de la Vie. Dans la légende d’Œdipe, le sphinx, juché sur une colonne ionique – qui ne serait rien d’autre, selon notre analyse, qu’une forme schématisée de l’Arbre –, a été envoyé pour exécuter la vengeance d’Héra envers les Thébains. Le parallélisme des deux situations ne peut être fortuit; on peut suggérer que ce dont le sphinx menace les fils de Cadmos, ce n’est pas « simplement » d’une mort physique, comme le sens obvie de la légende le laisserait penser : on devrait aussi y voir la métaphore d’une punition de nature eschatologique. » (Œdipe et le chérubin, Kernos, 19, 2006)

Pour Frédéric Caumont, « Il apparaît que ce que l’on pouvait prendre, au premier abord, comme des scènes de poursuite et de rapt, sont en fait des actes d’accouplement sexuel de la Sphinge avec des hommes presque toujours jeunes, contraints à une position de soumission ; ce qui fait dire à M. Delcourt que la Sphinge est une incube, une femme lascive, avide d’une sexualité violente. Cette dimension érotique est confirmée par le fait que les prostituées étaient alors appelées des sphinges dans le langage populaire. La Sphinge est une figure de la “mangeuse d’hommes”, une “femme fatale” ayant un pouvoir de vie et de mort sur les hommes qu’elle tient à sa merci. Elle est l’inspiratrice des « démons opprimants » qui sont présents dans le folklore européen, telle la Serpolnica que G. Roheim (2000) décrit comme une femme sauvage hideuse, partant à la recherche de jeunes gens qu’elle éprouve d’abord avec une question, avant de les rosser et de leur introduire sa langue dans leur bouche. On retrouve aisément dans cette description la posture sexuelle dominatrice qui caractérise l’attitude de la Sphinge avec ses victimes.
M. Delcourt souligne aussi que la Sphinge est presque toujours juchée sur une colonne, à laquelle il faut attribuer un caractère funéraire. Elle en déduit que la Sphinge, qui hante les lieux où reposent les morts, incarne l’esprit d’un défunt et doit être considérée comme une « âme en peine », d’où la présence des ailes qui symbolisent sa dimension spirituelle. Dans la mesure où Sophocle et Euripide décrivent la Sphinge comme chantant en vers, à la manière d’un aède, M. Delcourt l’apparente aux Sirènes qui ravissaient les hommes par leur mélodie et se jetaient du haut de leur rocher si elles ne parvenaient pas à les ensorceler. Le suicide est un élément confirmant le rapprochement avec la Sirène puisque la Sphinge, une fois vaincue par Œdipe, se précipite également dans le vide. M. Delcourt note toutefois qu’il s’agit d’une mythopée plus récente, comprenant l’ajout de l’énigme, alors que la version ancienne montre Œdipe affrontant physiquement la Sphinge, ce qui lui fait dire que « l’énigme se
serait donc substituée à la lutte, celle-ci étant déjà le substitut d’une possession sexuelle » (Delcourt, 1981). » (Frédéric Caumont, Quand Oedipe rencontre la Sphinge, L’Eprit du temps 2007/2 n° 20 | pages 109 à 121)

L’héritage transgénérationnel de Cadmos, sa victoire sur le Dragon.

Toutes les analyses modernes de la confrontation d’Oedipe avec la Sphinge sont cependant passées à côté d’un élément essentiel. La perspective transgénérationnelle en effet complète notre compréhension de cet épisode et nous offre de mieux la comprendre. L’ancêtre d’Oedipe, Cadmos, le fondateur de la cité de Thèbes, avait déjà dû triompher d’un monstre pour s’établir dans la région. Il avait vaincu le Dragon gardien des lieux. D’une certaine manière la victoire d’Oedipe sur la Sphinge répète le scénario, et nous explique ce qui chez Oedipe le prédisposait à réussir l’épreuve.

Extrait de mon livre « A propos de la métamorphose d’Oedipe en héros de Colone:
« Lorsqu’Œdipe triomphe de la Sphinge, c’est la victoire de Cadmos sur le dragon qui semble se répéter. Jean-Joseph Goux mentionne ce lien entre Œdipe et Cadmos : « Il est dit encore que la Sphinge, le monstre terrible aux ailes furieuses, enlevait les jeunes gens “depuis les lieux dircéens”, c’est-à-dire une caverne qui était la source du fleuve Dircé, et où s’était tenu aussi “le Dragon sanguinaire d’Ares”, gardien de la source, que Cadmos tua et dont il sema les dents qui donnèrent naissance à toute une armée. » Du dragon à la Sphinge se rejoue la conquête de la terre thébaine et de sa fertilité. Un même enjeu se retrouve : franchir un dernier obstacle avant d’être le maître des lieux. Puisqu’il s’agit d’une répétition de l’histoire, il n’est pas nécessaire d’en passer par un corps à corps (le corps à corps ayant eu lieu entre Cadmos et le dragon, la confrontation entre la Sphinge et Œdipe se situe, à titre de répétition transgénérationnelle, au niveau d’un échange verbal) le même enjeu se retrouve sous la forme d’une énigme – d’une énigme « transgénérationnelle » serais-je tenté de préciser. Les manques des Thébains qui habitent Œdipe, et que celui-ci gère selon le style nirvâna, comportent, dans ce cas particulier, une aliénation qui semble jouer en faveur du descendant. La présence invisible de Cadmos, en Œdipe, se charge d’éliminer la Sphinge sur le modèle de sa victoire contre le dragon.

Œdipe explique l’énigme du sphinx, Peinture de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1808-1827)

Mais Œdipe triomphe malgré lui, tout comme il commet le parricide et l’inceste en toute innocence, sans que le sujet en lui n’y participe. Ce n’est donc pas encore la victoire du sujet sur ses aliénations, mais une simple progression jusqu’au cœur du cyclone, vers sa renaissance en tant que sujet une fois qu’il aura découvert le secret de ses origines. Dans ce sens, si Œdipe passe l’épreuve de la Sphinge, ce n’est pas pour libérer les Thébains, mais pour leur apporter une calamité encore pire : la peste. La joie naïve des Thébains qui pensent résoudre leurs problèmes avec ce nouveau roi dénonce leur superficialité, leur éloignement de leur propre vérité. Ils ne se doutent pas qu’un loup vient d’entrer dans la bergerie, qu’ils ont eux-mêmes préparé l’arrivée de la peste en offrant le trône au meurtrier de Laïos. »

Pour découvrir comment la prise en compte des héritages transgénérationnels d’Oedipe nous offre une relecture plus complète du mythe, il faut en effet retracer les diverses étapes de cette transmission depuis les exploits de l’ancêtre Cadmos. Une analyse que je présente dans ce livre : A propos de la métamorphose d’Oedipe en héros de Colone., qui aborde autant la question de l’indifférenciation sexuelle que celle de la pandémie, deux thèmes d’actualité me semble-t-il….

À lire également, l’article « Descente au cœur de la crise« , paru dans le Journal des Psychologues, (octobre 2020)

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