Plus que jamais, nous sommes aujourd’hui confrontés aux limites des dettes engendrées par notre civilisation. À ce titre, la dette climatique et environnementale est symptomatique de ce que nous avons depuis si longtemps refoulée, parfois dénié. Ces dettes ne reviennent-elles sur le devant de la scène pour nous obliger à reconsidérer certaines des options fondamentales propres à notre civilisation dite moderne ?

Tirer des leçons de nos erreurs

Dans mon essai, « Sophocle thérapeute, la guérison d’Oedipe à Colone », je tente de tirer une leçon de l’erreur des modernes dans leurs interprétations des célèbres œuvres de Sophocle, et ceci pour mieux comprendre ce que nous avons perdu en intelligence et en connaissances lors de cette transition historique. Pouvons-nous encore refuser d’analyser les origines d’un processus de fuite en avant typiquement moderne et des dettes, conscientes et inconscientes, laissées aux futures générations?

Sophocle, témoin de l’épidémie de la peste à Athènes et de la transition de civilisation, nous a laissé ces autres connaissances oubliées par la modernité, susceptibles de nous aider à remédier à la crise, comme il l’illustre avec la transformation de son héros à Colone, garant de la prospérité de ses derniers hôtes.

Extraits:

Du mythos au logos

La naissance de la philosophie et le changement de civilisation à Athènes laisseront dos à dos les savoirs traditionnels et les nouvelles formes de connaissances, rationnelles et métaphysiques.

Françoise Dastur souligne l’importance du changement social et culturel qui se déroule sous le regard lucide de Sophocle. « Les philosophes sont assez d’accord entre eux sur le fait qu’une véritable mutation de la pensée humaine s’est opérée au moment de l’apparition de la philosophie : pour Platon, c’est le passage de l’opinion, de la doxa, à la science, à l’épistémè ; pour Hegel, c’est celui de la représentation figurée dans l’art et la religion au pur concept et à la pure spéculation ; pour Husserl, il s’agit d’une véritable révolution de l’humanité qui invente ainsi une nouvelle attitude à l’égard du monde, l’attitude théorique, alors qu’auparavant tout était dominé par les pratiques. Même Nietzsche voit dans le moment socratique une véritable rupture avec le passé et “l’unique pivot de l’histoire universelle”, bien qu’il ne considère nullement cette rupture comme un progrès, mais plutôt comme une décadence. »[1] […]

Plus rationnelle, trop rationnelle sans aucun doute, la philosophie et la nouvelle civilisation qui naît à cette époque à Athènes se détournent des anciennes traditions. Les fondements des messages traditionnels échappent aux nouveaux critères rationnels et dialectiques. C’est dorénavant la majorité qui l’emporte sur une minorité d’initiés de plus en plus marginalisés. Historique, cette transformation refoulera les vérités auxquelles ces traditions font référence. Privée de la lumière des projecteurs, rendue inconsciente, cette réalité première n’en devient que plus importante. Marcel Detienne insiste sur la nature des changements qui accompagnent cette mutation culturelle, où le développement d’une civilisation rationnelle[2] et laïque dénigre celle traditionnelle et « religieuse ». « L’opposition s’affirme sur tous les points : celle-ci est une pensée de caractère laïcisé, tournée vers le monde extérieur, axée sur la praxis ; celle-là est une pensée de caractère religieux, repliée sur soi, inquiète de salut individuel. Si les sophistes, comme type d’homme et comme représentants d’une forme de pensée, sont les fils de la cité, et s’ils visent essentiellement dans un cadre politique à agir sur autrui, les mages et les initiés vivent en marge de la cité et n’aspirent qu’à une transformation tout intérieure. »[3] Dans ce contexte, le projet démocratique, avec son cortège de lois normalisatrices, produira ces nouveaux « fils de la cité », ou citadins. Ceux-ci sont amenés à remplacer les enfants de la Mère-Terre traditionnellement plus proche de la nature et de ses lois non écrites.

Comme nous l’analyserons en détail tout au long de cet essai, le développement d’une représentation plus rationnelle du monde se fera au détriment d’un rapport au monde plus complexe, objet des messages mythologiques et symboliques. Aujourd’hui, retirer le voile que la rationalité aura jeté sur ces réalités devenues entre temps presque invisibles, c’est redécouvrir de profondes vérités, celles qui inspirèrent Sophocle. Avec sa version de l’histoire d’Œdipe, et particulièrement dans son ultime pièce, Œdipe à Colone Sophocle nous livre le fruit de sa profonde méditation. Nous allons le voir, entre le véritable message que le grand tragédien aura glissé entre les lignes de son œuvre et la manière dont notre culture moderne l’aura comprise, il est une différence de taille. Celle-ci nous révèlera l’étendu de note éloignement de nos origines, du déracinement de notre modernité.

Le piège de la raison

Le grand public connaît le mythe d’Œdipe à cause de son parricide et de son inceste, des thèmes qui choquent, et aveuglent aussi. Comme si, dès lors, tout serait dit, la chose entendue, classée, rangée, occultant du même coup le véritable message de Sophocle. Il ne faut donc pas s’étonner que les prémisses à la tragédie d’Œdipe ainsi que sa fin glorieuse à Colone soient souvent ignorées. Il est en effet particulièrement symptomatique d’observer à quel point la seconde pièce de Sophocle, Œdipe à Colone, est si peu prise en compte. Il conviendrait pourtant de ne pas tomber, tête la première, dans le piège que l’inceste et le parricide tendent à la raison et se cantonner dans la méconnaissance. Mieux vaudrait respecter la dimension symbolique propre au mythe et considérer l’œuvre dans son ensemble. Lorsque Dédale confectionne pour Icare des ailes avec de la cire et des plumes, tout le monde comprend la nature symbolique du récit. Parce qu’il s’agit d’un mythe, pareillement, l’inceste et le parricide d’Œdipe ne devraient pas être jugés en dehors du cadre symbolique propre au mythe. Ces thématiques sont surtout significatives d’une renaissance que seule une pièce tragique pouvait se permettre de mettre en scène. La transgression des tabous est symbolique et non pas réelle, elle sert à révéler la nécessité d’une renaissance qui échappe à tout contrôle, qui sort du champ restreint de la rationalité laquelle ne peut que dramatiser la situation. Une fois le « drame » consumé, Sophocle se charge, dans un deuxième temps, de proposer une voie thérapeutique jusqu’au triomphe final à Colone. S’il se fait ainsi le guérisseur du pire des destins, c’est aussi pour révéler la nature profonde de la condition humaine, ses aliénations autant que son potentiel de résilience, c’est-à-dire sa capacité d’accéder à la connaissance de soi et d’advenir pleinement sujet malgré toutes les difficultés rencontrées.

L’interprétation moderne qui a prévalue jusqu’ici réduit l’histoire d’Œdipe au modèle, à ne pas suivre, d’une transgression des tabous de l’inceste et du parricide. Elle fait de l’ « Œdipe » une sorte de fétiche culturel qui préserverait les membres de la collectivité d’avoir à s’interroger personnellement sur l’existence de ce sujet en soi – représenté par Œdipe. Lorsqu’une collectivité tout entière a besoin d’un tel bouc émissaire pour conjurer ses propres aliénations, et dieu sait que la figure d’Œdipe semble idéalement servir cette fonction, il devient difficile de revenir sur ce premier jugement. Une telle interprétation superficielle et moraliste réduit pourtant considérablement la signification de l’histoire d’Œdipe. Comment imaginer que Sophocle ait pu se prêter à une telle économie d’esprit sans insulter son intelligence ? En effet, juger du mythe avant même d’entrer en matière, s’arrêter à ce premier degré moralisateur reviendrait à l’amputer de sa dimension symbolique pour complètement passer à côté du sujet. Dans la seconde pièce de Sophocle, Œdipe à Colone, après la révélation de la véritable identité de ses parents, une nouvelle vie commence qui finira en apothéose, un final que bien peu prennent en compte tant il faut alors reconsidérer toute l’histoire et revenir sur une première explication, aussi « évidente » qu’erronée. Le besoin de dramatiser le destin d’Œdipe empêche de saisir le sens profond du mythe, de lire plus avant la suite de l’histoire, un peu comme si l’histoire de Jésus s’arrêtait à sa crucifixion sans prendre en compte sa résurrection, cette suite qui révèle la véritable signification de l’épreuve.

L’oracle de Delphe

En réalité, l’inceste et le parricide dont il est question à propos d’Œdipe sont des pièges tendus aux esprits paresseux. À la façon des œuvres initiatiques, si le contenu du message est exposé, un filtre est également placé qui empêche celles et ceux qui n’en seraient pas dignes d’accéder à de nouvelles connaissances. À l’inverse, l’accès à cette autre signification gratifie celles et ceux qui ne se seront pas laissé berner par les apparences. Ainsi, en même temps qu’il nous laisse un message essentiel concernant la renaissance d’Œdipe en tant que sujet, Sophocle propose un exercice d’intelligence destiné à mobiliser ce même sujet en soi. C’est celui-là, en effet, qui parle et comprend la langue symbolique des mythes sans s’arrêter à une lecture moralisante et réductrice. Pour franchir ce premier écueil, il convient d’appréhender ces tabous comme des provocations adressées à la raison, cette dimension de la psyché nouvellement portée aux nues par les contemporains de Sophocle. Provocation pour, d’une part, attirer l’attention et, d’autre part, inviter à faire le pas qui conduit au domaine symbolique, au mythos, plus vaste que le logos rationnel, à la rencontre de ces sagesses traditionnelles que Sophocle avait faites siennes. »

Extraits de « Sophocle thérapeute, la guérison d’Oedipe à Colone », Th. Gaillard, Génésis Éditions 2020.


[1] Françoise Dastur (2007), La mort, essai sur la finitude, PUF, Paris, p. 56.

[2] Il serait plus correct de parler d’une nouvelle ère métaphysicienne et d’un abus moderne de la raison. Mais pour ne pas trop alourdir le texte, j’adopterai les mots consensuels « raison » et « rationnel ».

[3] Marcel Detienne (2006), Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Librairie Générale Française, Paris, pp. 210-211.


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Thierry Gaillard


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