Isabelle Adjani joue Camille Claudel dans le magnifique film éponyme de Bruno Nuytten (1988)

Camille Claudel avait hérité de plusieurs deuils non faits chez ses parents et grands-parents, ce qui aujourd’hui nous permet de mieux comprendre son destin et celui de son frère le poète Paul Claudel.


On ne compte pas le nombre d’analyses, de biographies et d’interprétations qui furent avancées pour commenter la vie de Camille Claudel. Au centre des préoccupations, toujours la même question : pourquoi un tel destin pour une artiste si douée ?

Bien sûr, elle n’est pas la seule à traverser des tragédies, et bien sûr il est facile d’associer le génie à la folie pour s’économiser de mieux comprendre les ressorts qui poussent un tel au suicide (Vincent Van Gogh), un autre à l’exil (Gustave Courbet). Mais aujourd’hui que nous comprenons mieux l’influence des histoires non terminées des aïeux et de quelles manières celles-ci peuvent se rejouer dans la vie des descendants, grâce à l’analyse transgénérationnelle, nous pouvons donner du sens à certains épisodes de la vie de Camille Claudel et tirer un enseignement salutaire pour éviter qu’ils ne se répètent dans nos propres vies.    


Où l’on découvre que la grand-mère de Camille décède à la naissance de son fils Paul…..

Au-delà des apparences

Combien de fois a-t-on imputé à Rodin et à la rupture amoureuse l’origine des difficultés qui se sont ensuite multipliées dans la vie de Camille Claudel. C’est là le niveau de psychologie « 0 », parfaitement ignorant des phénomènes de transferts dans la vie des passions, et de ce qu’ils rejouent des réalités inconscientes personnelles, familiales et culturelles. Or, ces transferts sont au contraire des opportunités pour mettre à jour nos aliénations inconscientes et pour les intégrer, pour autant qu’ils provoquent le développement d’un travail introspectif – devenu indispensable.

D’autres analyses ont ensuite insisté sur l’importance du conflit entre Camille Claudel et sa mère. Nous progressons alors vers le niveau de psychologie « 0.5 » , en découvrant la disparition précoce d’un frère aîné, dont le deuil ne se fait pas, et qui laisse Camille Claudel aux prises à avec une mère « froide » qui lui préfère le fils mort, un fantôme idéalisé. Faut-il s’étonner de voir Camille, dès les premières images du film de Bruno Nuytten, creuser la terre pour en faire sortir des personnages sculptés, comme pour rendre à la vie tous ces morts qui hantent les profondeurs de la terre ?

Mais nous sommes encore là en présence d’une explication, et toujours loin d’une analyse psychologique qui permettrait de toucher à la dimension symbolique de l’ensemble du destin de l’artiste. Comme en thérapie, il s’agit là d’un passage obligé pour une guérison durable. Nous nous y engageons en nous interrogeant sur les raisons qui feraient que la mère de Camille n’aie pas pu faire le deuil de son premier fils. Une démarche qui nous ouvre à l’analyse transgénérationnelle, c’est-à-dire à la prise en compte du vécu de la génération précédente, jusqu’à ce qu’une symbolique d’ensemble puisse être restaurée.

Camille Claudel rattrapée par ses héritages transgénérationnels

Extraits de mon article « Camille Claudel rattrapée par ses héritages transgénérationnels » paru dans l’ouvrage collectif : Analyses transgénérationnelles pour mieux comprendre (2020, Tome 2). Lien vers la page de l’éditeur

« L’intérêt de la redécouverte de Camille Claudel ne se limite pas à son œuvre artistique. Il s’agit aussi de reconnaître la personne qu’elle fut véritablement, indissociable de ses sculptures, avant qu’elle ne fut submergée par toutes sortes de difficultés. Si son travail artistique est aujourd’hui reconnu, pouvons-nous en dire autant de la véritable Camille Claudel ?
Alors qu’elle se débattait dans de grandes difficultés, personne ne semblait être en mesure de l’aider. L’enfermement psychiatrique qui lui fut imposé est une véritable tragédie. En désespoir de cause, comme une prisonnière sur une île déserte, ses multiples demandes de sortie ressemblent à des bouteilles jetées à la mer. Près d’un siècle plus tard, nous avons retrouvé ces lettres dans lesquelles Camille plaidait sa cause et demandait que l’on assouplisse sa détention, qu’on lui permette de sortir, mais en vain ! Les jugements qui l’auront condamnée à l’enfermement et à l’exclusion sont à revoir. Comme je propose de le faire dans les pages qui suivent, prêter enfin l’oreille à ces demandes d’aide, c’est prendre soin de la fragilité humaine pour chercher à la transformer en une expérience enrichissante, en connaissances et sagesses. »

[…]

« Il faut s’interroger sur les raisons de cette difficulté pour la mère de Camille à faire le deuil de son premier enfant. Y aurait-il eu d’autres événements qui n’auraient pas été intégrés, en lien avec ce deuil ? Car l’analyse transgénérationnelle ne se contente pas de prendre pour point de départ un fait historique, comme ici le décès d’un nouveau-né, fréquent à l’époque. Elle interroge le contexte symbolique dans lequel se produisent certains événements, susceptible de les rendre plus difficile à intégrer.
En visitant l’histoire de la précédente génération, on découvre que la grand-mère de Camille meurt à la naissance de son deuxième enfant, un certain Paul… Et lorsque l’on apprend que Camille a hérité d’un second prénom, Rosalie, qui est aussi celui de cette grand-mère maternelle (Louise Rosalie Cerveaux), nous voyons apparaître un lien symbolique reliant ces trois générations de femmes. Pour Jean-Paul Morel, « Camille Claudel est donc née et a été baptisée sous un double prénom : Camille suivie de Rosalie. Rosalie est celui qu’elle a hérité de sa grand-mère maternelle Louise Rosalie Cerveaux (née Thierry 1816-1843), morte prématurément à l’âge de 27 ans après l’accouchement de son deuxième enfant, Paul – que l’on retrouvera mort noyé à l’âge de 23 ans. » Marie-Reine Paris, descendante de la famille Claudel, précisera que Paul, le frère de Louise-Athanaïse, c’était suicidé.
Quelle est la situation psychologie et symbolique pour la future mère de Camille lorsqu’elle accouche de son premier-né ? Ne risque-t-elle pas de se retrouver dans une situation similaire à celle de sa propre mère, morte des suites d’un accouchement ? Nous savons bien les importants changements qui peuvent se produire lorsqu’une femme devient mère et à quel point une identification inconsciente à sa propre mère peut amener son lot de problèmes jusqu’ici refoulés. La naissance du petit Charles-Henri n’aura pas manqué de réactualiser le souvenir d’un événement qu’elle n’avait pas intégré lorsqu’elle perd sa mère à l’âge de trois ans. Aussi bien le fait de devenir mère que le fait de donner naissance à un garçon sont ici problématiques. Entre le spectre de sa propre mort et le désir inconscient de supprimer la cause de cette résurgence, comment réagir ? Ce qui est certain, c’est que la difficulté à faire ensuite le deuil du petit Charles-Henri renvoie à la difficulté première et plus ancienne d’intégrer le décès de sa propre mère dans les circonstances tragiques que l’on sait. C’est bien là que se situe l’origine du problème qui va se reporter sur celle qui va naître ensuite : Camille.

« Ainsi, comme l’arbre qui cache la forêt, le décès prématuré de Charles-Henri, et la difficulté d’en faire le deuil, renvoie à la présence d’un plus ancien deuil resté en souffrance ; celui d’une fillette de trois ans qui perd sa mère après la naissance d’un petit frère qui se nomme Paul. Dès lors qu’il fut bloqué dans la petite enfance, le travail du deuil devient ensuite beaucoup plus difficile à faire. Malheureusement, les deuils non faits s’accumulent chez la mère de Camille. Le deuil non fait de Louise Rosalie Thierry constitue donc un précédent qui empêchera tous les autres deuils de se faire : celui de Charles-Henri en 1863, de son frère Paul en 1866, de son père en 1881, puis de son mari en 1913.
Chez la mère de Camille, les dynamiques pathogènes qui se substituent au travail du deuil vont décupler leurs effets au fur et à mesure que ces événements s’accumulent. Dans toutes ses confrontations à la mort, au lieu de faire ses deuils, la mère de Camille va transférer la charge conflictuelle sur sa fille. Camille est ainsi victime d’un processus de « parentification », (où l’enfant est mis à la place d’un de ses grands-parents), auquel s’ajoute une problématique de deuil non fait. »

À partir la prise en compte de son histoire familiale, il devient possible de comprendre le destin de Camille Claudel d’une tout autre manière, beaucoup plus significative. Comme je l’expose dans mon article, la relation avec Rodin, avec son frère Paul, la question de son (ou ses) avortements aussi prennent une tout autre tournure que ce qui est généralement admis. 

Vous pouvez commander cet article en cliquant sur l’image de couverture ci-dessous. Cet ouvrage collectif est également disponible en version numérique Kindle. 

Lien vers la page de l’éditeur Génésis Éditions

À propos de l’étude transgénérationnelle de Gustave Courbet présentée dans le précédent post.

Vous avez été nombreux à réagir à la suite du précédent post consacré à l’analyse transgénérationnelle du destin de Gustave Courbet. Je ne peux pas résumer les 20 pages de l’article (que vous pouvez commander ici, aussi en version numérique, avec d’autres études transgénérationnelles toutes aussi passionnantes de mes collègues), mais peut-être tout de même évoquer quelques éléments de réponses aux questions qui me furent adressées.

À propos de son tableau « Un enterrement à Ornans »

Quels liens entre ce tableau qui fera scandale et l’héritage transgénérationnel de Courbet ?

Ici un lien vers l’article wikipedia sur ce tableau

Courbet peint ce tableau alors qu’il vient juste d’obtenir le droit d’exposer au salon universel. Il en profite pour casser les codes. Ce grand format en effet était réservé aux scènes historiques, mythologiques ou religieuses. Pourquoi Courbet a-t-il voulu présenter une scène de la vie quotidienne en lien avec la mort et le travail du deuil ? N’est-ce pas qu’il formule de la sorte, inconsciemment bien entendu, une demande à ce que les deuils soient faits pour qu’il n’ait pas à porter la charge d’en être le remplaçant ? En même temps, il se montre à la hauteur de cette mission en transcendant, à travers l’œuvre, cet héritage potentiellement aliénant, une nécessité qui vaut bien de scandaliser toutes les bonnes gens de la société parisienne.

Impossible pour Courbet de rentrer dans le rang

Une autre caractéristique de cette fonction de remplaçant chez Courbet peut s’observer dans son impossible rapport avec les autorités. Bien sûr les arguments portent sur la peinture, le style et la fonction du peintre dans la société, mais au final il s’agit toujours de ne pas se trouver dans une position désignée et convenue (celle du remplaçant), ainsi que dans la nécessité à innover, ou à scandaliser (avec le sulfureux tableau « L’origine du monde » notamment) pour tenter d’être reconnu en dehors de ce qui est attendu d’un peintre. Ainsi il refuse même des commandes officielles, ce qu’aucun de ses contemporains n’aurait osé faire. Il compense cela en innovant et en imposant son propre style. 

L’exil de la terre mère

Comme je l’explique dans l’article, il est aussi possible d’établir le parallèle entre l’exil de Courbet (en Suisse) et le rejet de celui qui refuse d’assumer sa position de remplaçant. Se rejoue alors une problématique de fond, celle de devoir satisfaire et prendre sur ses épaules la charge des deuils non faits, ceux de sa famille, et ceux de toute une collectivité traumatisée par l’épisode révolutionnaire de la Commune (voir l’historique sur wiki)   

Cette fois la charge inconsciente est objectivée dans la vie de Courbet. A défaut de pouvoir effectuer le travail introspectif sur ce que sa vie actuelle reflète de sa vie inconsciente et de ses héritages transgénérationnels, il cède sous la pression et doit sortir de l’échiquier pour s’exiler en Suisse. De la Tour-de-Peilz, au bord du lac Léman, il effectuera d’inlassables démarches pour que sa bonne fois soit reconnue, rien n’y fera, car c’est aussi contre une partie de lui-même, qu’il se bat inconsciemment. A l’instar de ce qui arrive à Oedipe lorsqu’il découvre sa véritable identité, lorsque sa situation présente se fait le miroir de sa réalité inconsciente, il faut mourir à sa vie précédente et tâcher de renaître. Après sa traversée du désert, Oedipe y parvient, aussi grâce à l’accueil de Thésée à Colone. Où qu’ils se trouvent aujourd’hui, je recommande à Courbet et à ses pupilles de prendre exemple sur la manière qu’eut Oedipe de s’affranchir de ses héritages transgénérationnels pour enfin advenir sujet. Petit rappel, un périple présenté dans mon livre « A propos de la métamorphose d’Œdipe en héros de Colone » Génésis Éditions. Un modèle qui, une fois assimilé, transforme en jeu d’enfant toutes les autres études transgénérationnelles.

Il y a bien sûr encore beaucoup d’autres liens entre le destin de Courbet et son héritage transgénérationnel que je développe dans l’article. Mais ces quelques éléments devraient déjà mieux vous permettre de vous faire une idée sur ce type d’analyse – si étonnement utile en thérapie.


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En vous souhaitant de passer de bonnes fêtes de fin d’année !

Thierry Gaillard



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